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Catégorie: Arts & Littérature :
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Durant cette période critique, Aicha était restée seule et les gens étaient sans pitié pour elle supportant mal qu’elle continuât à servir leur église sans partager leurs convictions religieuses. Après tout, je ne leur en voulais pas tellement puisqu’ils me prenaient pour un voleur, ne sachant sûrement pas que j’étais moi-même une victime. Mais ils ont fini par le savoir puisque nous étions invités ma femme et moi, à la Mairie de Paris pour le troisième anniversaire de l’attentat. Il avait fallu attendre trois ans jour pour jour pour que Monsieur le Maire se souvienne, que ses bureaux m’étaient toujours ouverts ! Trois malheureuses années où j’avais faillit me suicider mille quatre-vingt quinze fois squattant les stations de métro et les bancs de jardins publics ! J’étais devenu un hominidé, qui n’avait sa place nulle part, et qui était hors du temps et de l’espace, sans passé, sans présent sans avenir et qui n’était que l’ombre de lui-même, n’ayant pas le droit de rêver, ni même d’espérer. Un sans famille, alors que mes enfants étaient bien vivants, tout simplement un non-homme. J’eus très peur lorsque je reçus la convocation de me présenter à la Mairie, mais le large sourire de Mr le Maire, me rassura quelque peu. Ce fut un très grand bureau, qui me rappela pourquoi le Maire de Paris disait « mes bureaux », et non mon bureau. Il parla devant tous les élus de notre contrée de la fierté à ce que l’un de ses concitoyens soit convié à une si grande cérémonie. Je ne savais pas de qui il parlait, mais dans tout le discours improvisé qui suivait, je n’avais retenu que le mot « concitoyen » qu’il disait chaque fois que yeux se tournaient vers moi. Il résonnait si fort dans ma tête qu’il me couvrit tout le reste, surtout lorsque j’ai compris que le concitoyen était moi. J’avais le sentiment d’être enfin accepté, reconnu, adopté, pardonné comme la fois où Mme Christine m’avait appelé pour lui chercher les cigarettes.... J’eus la même envie de baiser la main de M. Le Maire comme je l’avais maintes fois fait avec ma marraine. J’étais prêt à pardonner à tout le monde, à tirer un trait sur toutes les souffrances du passé, tellement je lui étais redevable de m’avoir reconnu entant que concitoyen ! C’est magique l’effet d’un bon mot. Le conseil municipal me consacra même une réunion spéciale et j’eus droit à des excuses, quoiqu’implicites, de la part de certains de nos représentants et nous avons pu déménager dans un petit appartement salubre ! C’était devenu une question d’honneur pour le conseil, me dit l’un de nos honorables représentants qui craignait surement la réaction des journalistes s’ils découvraient là où je logeais avec ma famille et comme nous n’étions pas présentables pour un si grand événement, le conseil nous alloua une allocation et mit un véhicule à notre disposition.
Je me suis contenté d’un costume bleu bon marché épargnant le reste du budget pour les habits traditionnels de ma femme. Elle en avait tellement besoin pour redevenir femme, et paraître belle, ne serait-ce qu’une fois dans sa vie. Aicha s’était alors déplacée jusqu’à Paris pour se procurer alors un « Kaftan » marocain. J’étais heureux de porter ces nouveaux habits qui me donnaient l’impression de ressembler au reste des Français, mais le jour des festivités tous les regards étaient portés sur ma femme. Elle était resplendissante. C’est comme s’il ne lui manquait que les habits pour faire éclater toute sa beauté au grand jour, accompagnant son joli « kaftan » d’une belle coiffure traditionnelle marocaine avec les cheveux en superposition en haut de la tête.
J’avais hâte de revoir Mr le président me répétant mot à mot son petit discours, à la même salle trois ans plutôt ; Malheureusement, il était en voyage à l’étranger. J’en étais quelque peu déçu, mais M. Le Maire de Paris remplissait amplement son rôle d’ôte en nous saluant un par un, prenant même la peine de baiser la main de ma femme. Peut être parce qu’elle était différente ou tout simplement plus belle que les autres, mais elle était vraiment rayonnante devenant vite le centre d’intérêt de toute cette crème de la société combien même c’était moi l’invité de la soirée.
J’étais vraiment aux anges, Aicha me faisait honneur et j’en étais vraiment très fier, surtout qu’elle était très sollicitée par des femmes de ministres et autres hautes personnalités qui admiraient sa façon d’expliquer la tradition marocaine avec des mots très recherchées. Cela ne se voyait pas qu’elle improvisait, et sa connaissance des peintres du moyen âge laissa ces bonnes femmes ébahies, n’arrivant pas à croire qu’elle n’avait jamais fréquenté ni école d’art, ni école tout court. Nous avons eu droit à une série de photos avec Monsieur le maire et sa gentille femme, alors que sollicitée par un journaliste Aicha avait même donné une interview à un magazine de haute société, où elle avait parlé des traditions marocaines, des habits, du « kaftan », et des menus qu’elle était supposée préparer à la maison. Très excitée, elle en profita pour parler de mes souffrances durant les trois ans, exprimant clairement la réaction de mes concitoyens, et la bonté de cœur du père « Jean ». J’étais à ses côtés et je ne faisais qu’acquiescer, tellement heureux que le sourire ne quittait plus mes lèvres. L’indigence où nous vécûmes ne laissa pas indifférent le journaliste qui profita de l’occasion pour photographier Aicha de tous les angles, et l’une de ces splendides photos avait fait la couverture du magazine.
Drôle de coïncidences, c’est un peu grâce à cette interview que j’ai pu être indemnisé par la suite ! Heureusement que ma femme a eu le courage de parler de nos difficultés, car autrement je n’aurais jamais su que l’Etat payait quelque chose à celui qui perdait un organe lors d’un attentat terroriste ! Comment aurais-je pu le savoir, alors que j’étais illettré et coupé du reste du monde ! Personne à la mairie ne m’avait dit que j’avais droit à une indemnisation, même pas Monsieur le Maire, qui était beaucoup plus occupé par la main de ma femme que par la mienne. Peut être qu’il pensait que j’étais déjà indemnisé ! Oui, peut être, mais toujours est-il que les choses se sont précipitées depuis l’apparition de cette interview. |
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Après tout, l’église est la maison de Dieu disait-il et nous étions, tous, ses sujets ! Je restais toute la journée à garder Issa, tandis qu’Aicha se démenait pour subvenir à nos besoins. Elle n’avait jamais osé raconter ce qui m’était arrivé de peur que les gens ne me prennent pour un terroriste et nous chassent tous. Elle en souffrait beaucoup, mais je pense qu’elle avait finit par se confier à père « Jean » qui s’est montré compréhensif et qui l’avait aidé financièrement, mais cela n’était pas suffisant.
Le malheur c’est que je ne pouvais même pas jouer avec mes enfants, me demandant comment réagirait Issa, lorsqu’il verrait que je n’ai pas deux mains comme les autres papas ? Même Zineb avait peur de moi, me demandant une fois si réellement on m’avait coupé la main parce que j’étais un voleur. J’avais vécu avec cette présomption de culpabilité durant trois ans, les gens ne répondant même pas à mon salut préférant changer de trottoir. J’étais vraiment devenu un indésirable, un proscrit. Ce qui me faisait tellement saigner le cœur n’était pas le fait d’être considéré présumé terroristes ; mais surtout qu’étant sans emploi, je ne pouvais plus subvenir aux besoins de ma petite famille : J’étais incapable de faire les petites bricoles et le seul salaire de ma femme ne suffisait pas. Nous dûmes alors prendre la plus difficile décision de notre vie de couple en plaçant notre fils à l’orphelinat de Chambéry.
J’étais tellement déprimé et si désespéré que je sanglotais sans arrêt comme un petit enfant, maudissant mon incapacité à faire vivre ma propre progéniture, comme si c’était de ma faute si de quelconques terroristes avaient mis une bombe dans un café au cœur de Paris. Justement c’était à la capitale que j’ai décidé d’aller chercher du travail.
Je faisais le tour des quartiers périphériques mais personne ne voulait m’engager, par contre certains commerçants n’hésitaient pas à me filer quelques francs, et parfois aussi un petit repas. Sans m’en rendre compte, j’avais pris l’habitude de tendre la seule main qui me restait. C’est comme cela que, j’avais pris l’habitude d’aller demander la charité aux commerçants arabes de la capitale qui par compassion n’hésitaient pas à me dépanner, me donnant parfois des sommes assez consistantes qu’ils appelaient « Zakat » ; Sorte d’impôt social que les riches des musulmans donnaient aux pauvres chaque année, sous peine de s’en brûler en enfer. Enfin, c’est ce que m’avait apprit un jeune étudiant que j’avais rencontré dans une sorte de restaurant populaire où des hommes barbus offraient bénévolement aux pauvres des « Ftour », durant le mois sacré du Ramadan. C’était la seule fois ou j’étais resté tout un mois, car disaient-ils, ce repas n’était servi que durant ce mois de jeûne. Ces bons gens, invitaient ceux que cela intéressait au « Masjid » afin de leur expliquer ce qu’était la religion musulmane. Moi cela me convenait bien, car cela me permettait de rester au chaud, mais surtout de chercher à mieux comprendre ce que, feu Hammou, m’avait juste signalé sur la religion de mes ancêtres. C’était dans cette maison de Dieu que j’avais prié en groupe, demandant, tout en remords, à Dieu de me pardonner et de m’aider à prendre en charge ma petite famille.
Je ne dirais pas que c’était la première fois ou j’avais jeûné, puisque je jeûnais d’office, mais comme application de l’un des cinq préceptes de l’Islam, cela a été la première fois. |
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Sacrée main
Une bombe dans un café en plein Paris ; Boom ; je me suis réveillé à l’hôpital avec un corps en passoire et une main en moins. Alors que je ne faisais que passer devant le café ; je n’étais même pas à l’intérieur. C’est bizarre comme un évènement peut bien changer le cours de vie d’une personne. J’aurais eu la même séquelle suite à un accident de circulation personne ne s’en soucierait, mais là, j’étais devenu un petit héros pour quelque temps. Non que j’aie fait un quelconque acte d’héroïsme mais seulement parce que j’aurais été un chiffre de moins dans les comptes macabres des terroristes. Alors le gouvernement en avait fait une victoire pour sa politique policière, alors que les politiciens y jetèrent tout leur art d’hypocrisie savourant pleinement ce raté du terrorisme. Tout cela était nouveau pour moi, jamais aucune personne ne s’était occupée de moi jusqu’à ce que je reçoive la visite de Monsieur le président de la république en personne. C’était à l’hôpital, le troisième jour de l’attentat, et même, qu’il m’a offert des fleurs et ça jamais je ne l’oublierais : personne ne m’en avait offert auparavant. Mr le maire de Paris, qui était juste derrière lui m’avait même embrassé au front, murmurant que ses bureaux m’étaient toujours ouverts. Oui j’ai été, grâce à cette main amputée, un héros, même si c’était juste pour quelques minutes, le temps que les journalistes immortalisent les gestes patriotiques des plus hauts dignitaires de la République. Dès que les caméras furent rangées, je redevins comme le commun des mortels, avec en plus, une main en moins, et des enfants qui n’avaient personne pour subvenir à leurs besoins.
Lorsque je suis rentré à la maison les gens étaient étonnés de me retrouver avec une seule main. Un voisin, qui me chargeait de son jardin, s’excusa de ne plus me confier ses travaux. Il avait raison : Comment ferais-je pour utiliser les ciseaux avec une seule main ? Mais ce qui m’a fait le plus mal, ce n’est pas de perdre cet emploi, mais que ce voisin pensa que cet incident avait un rapport avec un acte illicite. Tout bonnement il m’annonça qu’il avait lu quelque part que les Musulmans coupaient la main des voleurs, et curieusement toute la petite bourgade ne parlait plus que de la main amputée en cas de vol. Même le patron du bistrot refusa mes services, même si je pouvais encore faire beaucoup de choses avec une seule main. Paraît-il les gens du village l’avaient menacé de boycotte si jamais il me reprenait. La propriétaire de la petite maison où nous vivions mourut, et ses héritiers triplèrent exprès le prix de location, nous obligeant à quitter la petite maison, après un retard de loyer de deux mois. Heureusement que, le père « Jean » nous hébergea gratuitement dans une grande pièce attenante à l’église. Après tout, l’église est la maison de Dieu disait-il et nous étions, tous, ses sujets ! |
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La vie reprenait son petit train, je trimais toujours, content de voir mes enfants grandir, et recevoir les frères d’armes de « père Hammou » une fois par mois. Ils venaient presque tous, très heureux de se retrouver et encore plus de manger le plat que certains n’avaient plus goûté depuis des années Aicha était toujours volontaire pour leur préparer de succulents gâteaux marocains et de leur partager leur thé à la menthe, mais ce qui les contraignait un petit peu, c'était qu'elle leur partageait aussi leurs cigarettes . Ces vieux légionnaires n’arrivaient pas à admettre, qu’une femme musulmane puisse fumer et c’était parti pour une longue discussion religieuse . Certains d’entre eux, ne reconnaissent pas, après presque un demi-siècle de vie en France, que la femme soit l’égale de l’homme. Pourtant je n’ai jamais senti que Aicha était inférieur à moi en quelque point que se soit, bien au contraire, c’était elle qui me donnait toute cette force de résistance ! Cette supériorité de l’homme que les amis de père Hammou voulaient m’inculquer à tout prix s’estompait dès que je remettais le tablier de mlle Lola. Ma virilité ne se faisait sentir que l’espace d’un enterrement. L’un de ces anciens combattants nous raconta un jour l’histoire du corbeau qui voulait apprendre à marcher comme la colombe mais qui n’avait pas pu. Lorsqu’il avait voulu revenir à sa marche initiale, il découvrit qu’il avait oublié comment faire. Cette histoire m’avait beaucoup marqué ! J’étais un peu comme ce corbeau, et j’en étais réellement malheureux ! Pourtant je devais me sentir heureux d’avoir un travail « stable », une belle femme et deux petits enfants, et surtout de vivre dans un pays réputé pour sa liberté. Un havre du bonheur, où, il n’y aurait que de bonnes choses, comme disaient les politiciens à la télé : la terre de la « liberté » ! Pourtant je sentais que cette liberté est toute relative, et qu’elle avait un goût d’inachevé, puisqu’elle n’était pas la même pour tout le monde ! Oui nous étions bien libres, mais seulement de crever à défaut de travailler dix huit heures par jour ! C’est peut être un paradis mais sûrement pas pour nous, puisque nous n’avions visité aucun site touristique, même pas la tour « Eifel ». Justement c’est lorsque j’avais l’intention d’aller monter sur cette très haute tour que j’ai eu le fameux accident, où j’avais perdu ma main gauche. J’étais venu seul. Heureusement car autrement, si Aicha m’accompagnait, Dieu seul sait, ce qui aurait été devenu de mes enfants et qui aurait pu les prendre en charges durant les trois ans les plus sombres de notre vie ? . |
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L’enterrement
Entre temps père Hammou est mort dans le dortoir qu’il partageait avec d’autres anciens combattants. Il avait demandé à ses amis de l’enterrer au petit cimetière de notre village près de son frère d’arme, et eut droit à une sépulture religieuse selon les traditions musulmanes. Une dizaine d’autres combattants étaient venus de différentes régions citant en chœur plusieurs versets du coran et priant Dieu de lui accorder sa sainte miséricorde, avant de le mettre sous terre. Tout cela était nouveau pour moi, et j’étais partout et nul part, alors, même que j’avais une dette envers cet homme qui m’avait tant donné. . Je voulais faire tellement de choses en cette douloureuse circonstance, mais en fin de compte je me suis retrouvé avec le « père Jean », le représentant de la mairie, et quelques gradés de l’armée française, comme si j’étais moi-même un non musulman, ne pouvant ni lire les versets coraniques ni répéter ce que les autres citaient à haute voix. Même mes larmes n’arrivaient pas s’exprimer, et à peine eussé-je eu la présence d’esprit d’inviter les anciens combattants à venir boire le thé, après la cérémonie. Aicha avait les yeux tout rouges, en finalisant la préparation du couscous qu’elle présenta à nos invités. Je ne m’étais jamais rendu compte qu’Aicha n’avait jamais pleuré devant moi jusqu’à ce fameux jour. Pourtant elle avait tant souffert, et, en avait vu de ces moments difficiles, mais jamais ses yeux de gazelle n’avaient laissé scintiller de si rares perles c’était la première fois ou je voyais les larmes jaillir des beaux yeux de ma femme. Elle s’était ressaisie en recevant ses hôtes avec un large sourire puis en les invitant à revenir chaque dernier vendredi du mois à manger le couscous à la maison.
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